Après 5 ans et demi de marche — le manque, le froid, le sac trop lourd, mais aussi l’accueil constant, la générosité des inconnus, la bienveillance du chemin — Emmanuel raconte ce que tout ça lui a appris : que la liberté ne vient pas de l’absence de contraintes.
Rencontre — chemins de liberté
Je connais Emmanuel depuis de longues années.
Il revient d’un pèlerinage de 5 ans et demi, sac au dos, dans une démarche qu’il décrit lui-même comme spirituelle plus que religieuse.
À son retour, j’ai eu envie de prendre le temps de l’écouter vraiment. Pas pour en faire un modèle, ni pour transformer sa marche en récit héroïque, mais pour lui laisser raconter ce qu’une telle expérience peut apporter dans une vie.
Nous avons pris le temps d’un échange filmé, simple, direct — autour de ce qu’il a vécu sur le chemin : la faim, le froid, la pluie, le sac trop lourd, les objets abandonnés, les dons reçus, l’argent difficile à accepter, la peur, le corps, la solitude, et cette liberté qui ne vient pas de l’absence de contraintes.

Je ne publie pas cette rencontre comme une méthode à suivre. Marcher pendant des années, vivre dehors, dépendre du chemin, du corps, des rencontres et de la météo : c’est une forme très particulière de recherche intérieure. Ce chemin appartient à Emmanuel.
Ce qui m’intéresse ici, c’est de laisser apparaître ce qui vient son expérience : apprendre à lâcher, à faire confiance, reconnaître ses peurs, savoir recevoir (même de l’argent), habiter les contraintes autrement, accepter ce qui vient — et comprendre que la liberté n’est pas seulement une affaire de circonstances extérieures.
➡️L’entretien existe aussi en vidéo ici
La conversation ci-dessous en reprend les passages les plus forts, édités pour une lecture plus fluide.
Emmanuel, tu peux te présenter rapidement ?
Emmanuel
Je m’appelle Emmanuel. J’ai 52 ans. Ça fait un bon nombre d’années que je fais des pèlerinages, j’en ai fait beaucoup.
Mais là, pour une fois, j’ai fait un pèlerinage de longue durée. J’ai marché 5 ans et demi avec mon sac à dos, dans une démarche de pèlerin.
Qu’est-ce qui t’a mis en route au départ ?
Emmanuel
Il y a plusieurs choses.
J’ai commencé les pèlerinages quand j’étais jeune. La première fois que je suis parti en Inde, pour moi, j’étais déjà en pèlerinage. Il y avait quelque chose de très spirituel dans ce départ. J’allais voir quelqu’un. Je cherchais quelqu’un. Et c’est lui que j’allais voir.
Le pèlerinage de 5 ans et demi a commencé autrement. Je voulais me rendre dans un monastère dans le sud de la Pologne, à Częstochowa, pour aller voir la Vierge Noire de Jasna Góra.

Au départ, je devais faire un aller-retour.
Et puis, sur le chemin, l’expérience a été tellement forte que je me suis dit que j’allais la prolonger. Je ne voulais pas l’interrompre. Je voulais la continuer le plus longtemps possible, parce que je pense que la durée permet de rentrer encore plus profondément dans l’expérience.
Quand tu marches pendant 5 ans et demi, il y a des choses qui changent à l’intérieur de toi. Et avec un peu de chance, elles changent pour le meilleur. Et elles restent. Elles deviennent une définition de toi.
À quoi ressemble une journée ordinaire de pèlerin ?
Emmanuel
Une journée ordinaire, c’est le matin où tu pars avec une idée de ce qu’elle va être, en t’attendant à abandonner tous les plans que tu as faits à n’importe quel moment.
Parce que tu te diriges dans l’inconnu. Il y a plein de trucs qui vont changer.
Tu ne peux pas t’empêcher de faire des plans. Tu te dis : aujourd’hui je vais aller jusque-là, je vais m’arrêter là, je vais voir si je peux faire des courses à tel endroit.
Et en fin de compte, ça ne se passe quasiment jamais comme tu as prévu. Plus tu as prévu précisément, moins ça se passe comme tu as prévu. Mais tu ne peux pas t’empêcher de faire des plans.
Donc tu as une idée générale de ce que va être ta journée. Et puis tu t’attends à abandonner cette idée au premier détour de chemin.
En gros, je me réveillais, je rangeais les affaires dans ma tente, je faisais mon sac à dos, je sortais de la tente, je pliais la tente, et je partais en marchant.
Je suivais un itinéraire que j’avais plus ou moins élaboré la veille au soir. Avant de m’endormir, je regardais la carte : demain, j’ai un col de montagne à franchir, une forêt à traverser, une rivière, ou une autoroute qu’il va falloir réussir à traverser.
Je ne sais pas encore comment je vais faire, mais je regarde.

Et pour manger, comment tu faisais ?
Emmanuel
Soit j’avais de la nourriture dans mon sac, et donc je mangeais ce que je portais.
Soit je rencontrais sur mon chemin des opportunités : un restaurant, par exemple. Là, j’allais manger quelque chose de chaud et de cuisiné, parce que dans le sac, la plupart du temps, je mangeais des choses crues.
Soit je rencontrais des gens qui m’invitaient. Et puis je voyais bien.

Et puis ça m’arrivait de ne pas manger, assez régulièrement. Parce que je n’avais plus de nourriture dans le sac, et que je n’avais pas rencontré d’endroit où faire des courses, ou manger.
Dans certaines zones, avec une certaine densité de population, tu es à peu près sûr de trouver quelque chose. Dans d’autres zones, avec beaucoup moins d’épiceries, ça pouvait arriver au moins une journée par semaine de ne pas manger. Et parfois, tu ne manges pas trois ou quatre jours.
Il y a un calcul que tu fais : soit je prends mon temps pour traverser ce que je suis en train de traverser, et du coup je ne mange pas. Si les réserves que j’ai durent encore deux jours, mais que je prends cinq jours pour traverser un massif montagneux, ça veut dire que je ne vais pas manger pendant trois jours.
Soit je me dépêche. J’accélère le rythme, je marche plus, et là ça devient un effort. Au lieu de traverser en cinq jours, je traverse en trois jours, et je ne mange pas qu’une journée.
Il y a des fois où j’étais dans un endroit où je n’avais plus à manger, même une fois plus à boire — et je me suis dit : on n’a rien à foutre, je reste quand même, c’est trop chouette.
Quand tu es sur le chemin et que tu ne peux pas manger, ça fait partie du chemin.
Il y a un truc qu’il faut voir quand tu es pèlerin : tous les trucs qui te tombent dessus, si tu les prends mal, tu vas être malheureux.
Les gens disent : « Tu es super courageux, tu marches alors qu’il vente, qu’il pleut, qu’il neige. »
Mais si tu as décidé que marcher sous la pluie était une mauvaise chose, tu vas passer une mauvaise journée. Si tu as décidé que la neige était un problème, tu vas te faire chier.
Si tu as décidé que ce n’est pas le cas — il pleut. Voilà. Il pleut.
Tu n’as pas à manger ? Tu ne manges pas.
Mais si tu l’interprètes comme quelque chose de négatif, tu vas porter ta faim tout le long. Ça va devenir pénible.
C’est quelque chose que tu es obligé d’apprendre en tant que pèlerin. J’adore le pèlerinage pour ça. Il t’apprend… Le chemin… moi je dis que c’est le chemin qui t’apprend…Et il le fait doucement.
Tu dis souvent que le chemin apprend. Qu’est-ce qu’il apprend en premier ?
Emmanuel
Il apprend à lâcher. À abandonner.
Au début, c’est très concret. C’est le sac à dos.
Quand tu pars dans l’Himalaya, par exemple au Népal, tu emportes plein de trucs en te disant : « Ça, je vais en avoir besoin. Ça aussi. Ça aussi. »
Et puis quand tu es dans la montagne, que ça monte, que tu as mal partout parce que ton sac est trop lourd, tu revisites ton sac. Tu te dis : « Ça, ce n’est pas si indispensable. Ça non plus. »
Tu le vis dans le pèlerinage de manière évidente, parce que le sac à dos, tu l’as en permanence. Il est tout le temps avec toi.
Tu as mis plein de choses dedans en te disant que ça allait être bien, que tu allais en avoir besoin. Et à force de le porter, parce qu’il est lourd et qu’il devient pénible, tu te rends compte que non. Tu vas faire sans.
Ce n’est pas une peine de l’abandonner. C’est toi qui te dis : « Non, je n’en ai pas besoin. »
Du coup, ce n’est pas difficile. Tu te retrouves avec vraiment l’indispensable. Enfin, ce que tu crois être l’indispensable à ce moment-là.
Moi, par exemple, j’ai abandonné le réchaud.
J’en ai eu un, même plusieurs fois. Mais je l’ai abandonné. Donc le matin, pas de café. Le soir, pas de bouillon. Je mangeais froid.
J’en ai repris un à un moment, parce que l’hiver était rude. Il faisait moins 28°C dehors, moins 25°C dans la tente. Tout était gelé. Je dormais avec mes bouteilles d’eau dans le sac de couchage pour éviter qu’elles gèlent.

Faire chauffer une bouteille le soir, et la glisser chaude dans le sac de couchage quand il fait moins 25°C, c’est confortable. Ça sert de bouillotte.
Mais j’ai fini par arrêter à nouveau.
Ça ne vaut pas le poids que tu portes, ni la difficulté à trouver le combustible ou à t’en réapprovisionner. Ça devient plus lourd de porter le réchaud, de trouver le combustible, que de manger froid.
Donc j’ai arrêté.
Par contre, ça m’est arrivé de faire des feux d’urgence. Tu dégages la neige jusqu’au sol, tu fais un feu, tu fais fondre de la neige, tu remplis tes bouteilles, tu les chauffes pour les porter à l’intérieur de ta veste, et tu repars.
Ça tue la journée de marche, parce que tu en as pour trois ou quatre heures juste pour faire bouillir deux litres d’eau. Mais ça va t’arriver deux ou trois fois dans l’année. Est-ce que tu vas porter un réchaud toute l’année pour ça ? Non.
Et là, tu te rends compte d’un truc : tu remplis ton sac à dos avec tes peurs, notamment tes peurs de manque.
Le chemin t’apprend d’abord à lâcher les choses que tu pensais indispensables. Puis après, tu abandonnes d’autres trucs.
Tu abandonnes tes peurs.
Parce qu’en fait, les trucs dans ton sac à dos, c’est des peurs.
La peur de ne pas trouver à manger. La peur de ne pas trouver à boire. La peur de ne pas trouver où dormir.
Tout ça, tu es obligé de l’abandonner. Mais tu l’abandonnes de manière très naturelle, très douce. Ce n’est pas violent. Tu ne te fais pas mal à toi-même.
Tu te dis simplement : « Non, je vais faire sans. »
Qu’est-ce que les gens t’ont donné sur le chemin ?
Emmanuel
Plein de choses. Vraiment plein de choses. Et j’ai trouvé ça super touchant.
Il y a des fois où j’arrivais dans un village et je cherchais un café. Je rentrais dans un bar. Les gens me demandaient qui j’étais, ce que je faisais.
Et ça m’est arrivé plein de fois qu’un gars sorte, aille chez lui, et revienne avec un sac de vivres. Mais vraiment. Le gars revient avec cinq kilos de victuailles pour moi.
Tous les gens qui ont des jardins, quand je passais, c’était pareil. Dans les pays de l’Est, on me donnait des concombres, des tomates du jardin. Des gens vidaient leur frigo pour moi. Des gens avaient cuisiné quelque chose et m’en donnaient une partie. Ou m’invitaient à manger.
Et sinon, moi, j’ai trouvé beaucoup de plaisir à ramasser ce que je pouvais ramasser : noisettes, noix, châtaignes, pommes, mûres, myrtilles.
Je me suis fait des ventrées de myrtilles en marchant. Dans les bois, il y avait des tapis de myrtilles. Mes bas de pantalon étaient bleus. Tu passais dans les petits sentiers faits par la faune, les myrtilles dépassaient, ça frottait contre le pantalon.
J’ai aussi mangé des champignons, du pissenlit. C’était super dur d’avoir de la salade quand je marchais, donc je prenais du pissenlit. Quand j’étais dans la tente, je mangeais souvent du pain, des tomates, du fromage. Et parfois, je mettais des feuilles de pissenlit dans mon sandwich.

Mais ce qui m’a le plus touché, c’est le don.
Le don de générosité. Et le don de confiance.
Quasiment toutes mes rencontres portaient ça.
En tant que pèlerin, j’y répondais par le don de moi. Ce que je pouvais donner, c’était ma personne, mon temps, ma sincérité, mon écoute, et des réponses aux questions qu’on me posait.
Une des règles que j’avais, c’était de toujours prendre le temps de répondre à tout ce qui pouvait être répondu. Que ce soit un vrai échange. Un échange où j’étais vraiment à la disposition de la personne.
Et le don de générosité, c’est énorme.
Il y a des gens qui m’ont donné pas grand-chose, mais c’était un immense don. Parce qu’eux, ils n’avaient pas grand-chose. Même si concrètement ça ne valait pas beaucoup d’argent, le don était énorme.

À un moment donné, tu ne fais plus vraiment attention à l’objet qu’on te donne, mais à l’intention ou à la démarche de la personne qui te donne.
Et là, il y a des dons qui sont d’une générosité magnifique.
Il y a aussi le don de confiance. Des gens qui m’ont invité chez eux, alors que je ne payais pas de mine. J’avais mon sac à dos, parfois j’étais sale parce que je n’avais pas pu laver mes vêtements pendant une semaine en traversant une montagne.
J’arrivais dans un village, et les gens m’accueillaient chez eux. Ils m’offraient la possibilité de me laver.
Et ça, règle absolue : on te propose une douche, tu dis oui. Toujours. Tu ne réfléchis pas. Avant même que la personne ait fini la question.😂
C’est super bon de recevoir de la générosité. C’est super bon de recevoir de la confiance.
Tu te sens redevable quand tu reçois de la confiance. Tu n’as jamais envie de trahir cette confiance-là.
Recevoir des tomates ou des concombres du jardin, c’est facile. Quelqu’un te tend un sac par-dessus la clôture, tu dis merci, tu acceptes.
Mais quelqu’un qui te tend des billets, moi, c’était dur. Au début, je refusais.
Et puis j’ai compris que refuser, c’est blesser l’autre.
Parce que beaucoup de gens donnaient aussi pour participer à ce que je faisais. Ils voulaient en être. Et leur manière d’en être, c’était de m’aider.
Parfois, quelqu’un ne pouvait pas m’aider autrement, alors il me donnait de l’argent. Et accepter, c’était difficile. Mais à un moment, je me suis dit : si tu refuses ce qu’on te donne, comment on peut te donner ?
L’argent, on en a besoin. Si tu n’en as plus et que des gens t’en donnent, tu ne peux pas te plaindre de ne pas en avoir.
Mais avec l’argent, j’ai souvent eu du mal. J’ai refusé plus souvent que j’ai accepté.
Après, ça dépend toujours de la personne qui donne. Il y a des gens qui donnent avec la main au-dessus de la tienne. L’ego n’aime pas trop.
Mais il y a des gens qui offrent avec un élan. Tu ne peux pas dire non. Même si ça t’embête de recevoir de l’argent, tu acceptes parce que celui qui donne est important.
Vu de l’extérieur, qu’est-ce qui te différencie d’un vagabond ou d’un homme à la rue ?
Emmanuel
Pas grand-chose. Vu de l’extérieur, pas grand-chose.
Il y a quand même plusieurs choses.
D’abord, mon sac est impressionnant parce qu’il est gros. Je fais un effort qui n’est pas négligeable, et les gens le voient. Si tu portes ça sur des kilomètres, si tu traverses certaines difficultés, les gens sentent qu’il y a autre chose derrière.

Ensuite, j’ai les symboles du pèlerin. Mais ce sont des symboles qui sont nécessaires, c’est pour ça qu’ils sont devenus des symboles.
Un pèlerin qui part sur une longue durée a besoin d’un bâton.
Et pas les bâtons télescopiques. Non mais sérieusement — je vois des gens qui marchent avec des trucs à 280 euros, avec des suspensions, des micro-ressorts, testés en soufflerie par des ingénieurs de la NASA, pour gagner 0,00003 km/h sur la distance.
J’ai éclaté de rire. Il m’a regardé sans ciller.
Moi, je prends des bâtons de noisetier.
J’aime bien le noisetier parce que tu trouves souvent des badines longues et droites. Tous les 1 500 km environ, je change de bâton, parce qu’il s’use au fur et à mesure. Mais il est gratuit. Et il est très bien, mon bâton.
Après, tu as une relation avec ton bâton. C’est marrant. C’est un indispensable.
J’ai aussi un chapeau à large bord. Il me protège du soleil, de la pluie. Comme ça, la pluie ne dégouline pas sur le visage quand je marche. Elle dégouline dans le cou. C’est mieux. Enfin, c’est vrai.
Et sur mon sac, j’ai la coquille Saint-Jacques.
Partout en Europe, les gens qui connaissent associent directement la coquille Saint-Jacques au pèlerinage. Je l’ai mise pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté. Quand on me voit, on ne se dit pas forcément « un touriste », « un trekker », « un vagabond ». Ceux qui connaissent se disent : « Ah, un pèlerin. »
J’ai aussi des pin’s et des médailles cousus sur mon chapeau. On me les a donnés dans certains lieux de pèlerinage. Ce ne sont pas toutes les destinations où je suis allé. Ce sont les destinations où quelqu’un m’a offert quelque chose.
Ça aussi, les gens le voient. Et ça ouvre la conversation.
Tu as souvent dormi dans des monastères ou des lieux religieux ?
Emmanuel
Très souvent. Même si ça dépend des périodes et des pays.
Mais je n’aimais pas demander l’hospitalité. Ça m’est arrivé de le faire, bien sûr, mais ce n’était pas ce que je préférais.
Une de mes règles, c’était que chaque fois que je pouvais rentrer dans une église, j’y rentrais pour réciter ou méditer. Ça faisait partie des pratiques spirituelles que je faisais en tant que pèlerin.
Et si tu rentres dans une église qui appartient à un monastère, il y a une probabilité importante que tu rencontres un frère ou une sœur. La conversation se lie. On te demande ce que tu fais là, parce que tu ne passes pas inaperçu.

Et peut-être aussi parce qu’il n’y a plus d’ambiguïté à ce moment-là. Je suis bien un pèlerin, puisque je suis dans une pratique. Ça se voit.
Si tu restes trois heures concentré à méditer ou à réciter, les gens se disent que tu es relativement sérieux dans ta pratique.
Et souvent, ça amenait à une invitation : « Tu restes avec nous ce soir si tu veux », ou « Tu as un endroit pour dormir ? »
Je prenais ce qui se présentait à moi.
Qu’est-ce que les gens imaginent comme le plus difficile dans ta démarche ?
Emmanuel
Il y a plusieurs choses. C’est dur de les ranger par ordre d’importance.
Il y a la solitude. Beaucoup de gens disent : « Ça fait cinq ans que tu es tout seul. »
Et il y a la sévérité des éléments. Parce qu’en tant que pèlerin, tu es tout le temps exposé.
Mais quand tu es pèlerin, tu te rends compte d’un truc : tu es obligé de bien prendre tout ce qui t’arrive. Parce que si tu le prends mal, ça devient un enfer. Et si ça devient un enfer, tu arrêtes ton pèlerinage.
Dans une vie classique, tu peux mal prendre beaucoup de choses et continuer quand même. En pèlerinage, si tu prends mal ce qui arrive, ça devient beaucoup plus difficile. Tu n’as pas de toit, tu es exposé, tu es à la merci de beaucoup de choses.
Donc c’est une nécessité de bien prendre les choses.
Les gens ont l’habitude de bien prendre les bonnes choses et de mal prendre les mauvaises. Mais c’est une erreur.
En tant que pèlerin, moi j’essayais de bien prendre tout. Et donc, tu deviens heureux. C’est bizarre.
Je me suis rendu compte que c’est comme la liberté. Ce n’est pas quelque chose que tu trouves, ce n’est pas quelque chose qu’on te donne. C’est quelque chose que tu apprends.
Tu apprends à être heureux. Tu apprends à être libre.
Les gens se disent : « Ça fait cinq ans que tu marches, ça doit être super dur. »
Et non. C’était super bon. C’était super beau. Je n’avais pas envie d’arrêter.
Est-ce que pour toi le chemin est un ancrage de vie ?
Emmanuel
Le chemin, ce n’est pas un ancrage. Le chemin, c’est un maître.
C’est celui qui t’apprend. C’est un enseignant.
À force de te séparer de tout ce dont tu peux te séparer pour être plus léger, au début ce sont les objets dans le sac. Mais après, c’est le sac à dos que tu as dans la tête qui se vide.
Quand tu marches, tu as le temps de vider des choses dans ta tête.
Le silence te permet de mieux observer. Toi-même et ce qui t’entoure.
Observer, ça calme. Et ça ancre.

Est-ce que de cette façon, on est vraiment plus libre, ou est-ce qu’on déplace simplement les contraintes ?
Emmanuel
Je dirais que tu es beaucoup plus libre parce que tu as appris à être libre.
Tu es obligé d’apprendre à être libre. Sinon, tu ne peux pas le faire.
La liberté, ça s’apprend.
Tu ne peux pas trouver la liberté. Ça n’existe pas. La liberté, ce n’est pas l’absence de contraintes. Ce n’est pas l’absence de règles.
Je pense qu’il y a des gens qui sont en prison — une vraie prison, ou une prison sociale, familiale, relationnelle — parce qu’ils n’ont pas appris à être libres.
Et tu peux être privé de liberté et pourtant être libre.
Tu peux avoir toutes les libertés que tu veux et pourtant être prisonnier.
Oui, il y a un déplacement de contraintes. Mais je pense que c’est un déplacement de contraintes qui libère.
C’est l’attitude qui est source de la liberté. Pas les contingences extérieures.
La liberté est notre état naturel. Pour la vivre, il ne faut peut-être pas la trouver. Il faut peut-être la retrouver. La reconnaître. Ou abandonner les choses qui nous empêchent de voir qu’on l’est déjà.
Aujourd’hui, tu as fait une pause dans ton pèlerinage. Tu la vis comment ?
Emmanuel
Quand tu fais un pèlerinage long, tu te rends compte que le pèlerinage est une hyperbole de la vie.
Être pèlerin, c’est vivre.
On est tous pèlerins, on ne le sait pas forcément.
Aujourd’hui, j’ai toujours l’impression d’être en pèlerinage, alors que je ne marche plus. Je suis sédentaire, je travaille, je cherche du travail, et quand j’en trouve, je le fais.
Mais l’attitude que j’avais sur le chemin est toujours là.
J’ai marché 5 ans et demi. J’ai fait dix mille et quelques kilomètres à pied. J’aimerais le faire encore plus.
Je me demande ce que je pourrais découvrir si, au lieu de marcher 5 ans et demi, je marchais 12 ans. Avec des pratiques constantes. Quel état de conscience je pourrais atteindre par ce biais-là ?
Le pèlerinage devient un outil. Un outil pour découvrir et pour se débarrasser des choses dont on aimerait se débarrasser.
Repère concret : combien coûte une vie de marche comme celle-là ?
Emmanuel
Grosso modo, je dépensais entre 500 et 600 euros par mois. Tout compris, avec un peu de matériel.
Pour financer ça, je travaille. Je fais des contrats, de l’intérim, j’accumule un peu d’argent, et ensuite je repars.
Et je joue au loto, mais ça n’a jamais marché. 😃
Ce que je retiens de cette rencontre
Ce que je retiens de cet échange, ce n’est pas une méthode.
Il n’est pas indispensable de marcher 5 ans et demi, de dormir sous la tente, de manger froid ou de traverser l’Europe avec un bâton de noisetier pour comprendre quelque chose à la liberté.
C’est le chemin d’Emmanuel. Un chemin très particulier, exigeant, habité, qui lui appartient entièrement.
Mais il y a dans sa parole une chose difficile à contourner : certains apprentissages ne passent pas seulement par les idées. Ils passent par le corps, la durée, la contrainte réelle, les jours où rien ne se passe comme prévu — et où on découvre, à sa propre surprise, que ça va quand même.
Ce qui m’a frappé dans cet échange, c’est moins l’exploit que la logique qui le traverse. Une logique simple, presque évidente une fois qu’il la formule : la liberté ça s’ apprend — en abandonnant, doucement, ce qui n’est pas indispensable et en appréciant ce qui est là au présent.
D’abord les objets. Puis les peurs. Puis les attentes sur la façon dont les choses devraient se passer.
La forme que prend cette recherche est unique pour chacun. Pour Emmanuel, elle a pris celle du pèlerinage. Pour d’autres, ce sera un départ, une pause, un changement de rythme, une manière différente d’habiter ses journées et ses pensées.
Ce chemin-là, chacun le trouve à sa propre échelle.
Dans le même esprit, ces articles prolongent quelques questions ouvertes par cette rencontre :
➡️ C’est quoi le vrai luxe ?
➡️ Autonomie : entre mythe et réalité
➡️ Quand l’intérieur change avant le reste
➡️ Une autre façon de parler d’autonomie



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